Elections départementales : la double peine

Cette semaine est celle des dépôts de candidatures en préfecture pour les élections départementales des 22 et 29 mars prochains. Cette procédure administrative revêt cette année une dimension particulière que je souhaite souligner puisqu’elle matérialise la réforme du mode de scrutin pour les conseillers généraux, rebaptisés au passage conseillers départementaux. Une réforme que le Gouvernement et sa majorité ont imposée.

Ainsi, la loi du 17 mai 2013 a posé le principe d’une division par deux du nombre des cantons dans tous les départements et le redécoupage rendu nécessaire s’est fait par décrets, parus en février 2014. Si le canton reste moins visible en ville et son représentant moins facilement identifié, c’est tout le contraire en campagne où le conseiller général, souvent maire d’une des communes du canton, parfois de son chef-lieu, est depuis toujours un relais reconnu.

La réforme, qui impose aussi des binômes paritaires de candidats, accompagnés de deux suppléants, s’est révélée telle qu’on l’attendait malheureusement : un moment douloureux pour la désignation des candidats et la première manifestation du sentiment d’exclusion accompagnant la disparition de tel ou tel canton : c’est la double peine au sens affectif du mot.

La disparition d’un trait de plume de nombre de cantons ruraux a signé celle de leur conseiller général, parfois investi depuis plusieurs mandats sur son territoire. Qui dit la douleur secrète de celui qui voit ainsi, hors de toute sanction électorale et de tout projet personnel, disparaître « son » canton ? On me rétorquera que nul n’est propriétaire de son mandat. Certes. Pour autant, l’engagement que son exercice représente marque une vie et le coup d’arrêt est brutal. Ceux qui liront ces mots savent bien à qui je pense particulièrement au sein de notre assemblée départementale. Nombre de nos collègues vivent en ce moment leurs dernières réunions et je ressens pleinement leur désarroi, parfois leur colère, le sentiment d’injustice. Je veux leur dire ici que je les comprends. Ils ont su souvent surmonter leurs sentiments pour s’effacer ou pour construire des binômes titulaire-suppléant et ainsi prolonger la représentation qu’ils assument aujourd’hui. Parfois cela ne s’est pas fait et je le regrette.

Je sais aussi que leurs résistances ne sont pas liées à leurs ambitions personnelles mais à la perception de la disparition de la représentation d’un territoire, de ce canton dont le nom disparaît en même temps. Il était le lien qui réunissait depuis deux siècles quelques dizaines de communes voisines. On n’efface pas l’Histoire par décret. D’autant que les tracés des nouveaux cantons sont très critiquables qui redistribuent les communes dans une logique mathématique, non dénuée d’arrière-pensées politiques, faisant même souvent fi des réalités intercommunales actuelles.

Au lendemain du scrutin de mars, la traditionnelle photo de groupe sera celle d’une famille très largement recomposée. Elle aura la lourde responsabilité de savoir « faire département » quelque soit le sort que le Gouvernement entend réserver à notre collectivité et quelque soit le champ, encore inconnu, des compétences à gérer. Il reviendra à chaque binôme élu d’exprimer la représentation de leur territoire nouveau dans sa globalité, un territoire aujourd’hui et sans doute pour longtemps encore traversé par les frontières invisibles des cantons disparus.

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